16

 

 

 

Reith et ses amis, parvenus dans un bois épais, se laissèrent tomber à terre. Ils étaient exténués et leurs estomacs criaient famine. À la lueur des deux lunes, Traz fouilla l’humus et finit par découvrir une touffe d’herbe à pèlerin : ce fut leur premier repas depuis deux jours. Restaurés, les fugitifs se remirent en marche dans la nuit. Au terme d’une longue ascension, ils atteignirent le faîte d’un promontoire et se retournèrent. La masse lugubre d’Ao Khaha se découpait sur le ciel que baignait le clair des lunes. Ils restèrent quelques minutes à la contempler, chacun plongé dans ses propres pensées, puis ils repartirent vers le nord.

Le lendemain matin, ils mangèrent des champignons qu’ils avaient fait griller. Reith ouvrit sa sacoche.

— Notre expédition s’est soldée par un échec. Comme je vous l’ai promis, je vais remettre cinq mille autres sequins à chacun de vous. Les voici. Prenez-les avec l’expression de ma reconnaissance pour votre loyauté.

Zarfo saisit lestement les rouleaux au scintillement pourpre et les soupesa.

— Je suis fondamentalement un honnête homme et, puisque tel était notre contrat, j’accepte l’argent.

— Je voudrais vous poser une question, Adam Reith, fit Jag Jaganig. Vous avez dit aux Wankh que vous veniez d’un monde lointain qui était le berceau de l’homme. Est-ce vrai ?

— C’est effectivement ce que je leur ai déclaré.

— Vous êtes donc réellement originaire de cette planète ?

— Oui. C’est la vérité, même si Anacho fait la grimace.

— Parlez-nous de ce monde.

Reith parla pendant une heure tandis que ses compagnons l’écoutaient en regardant le feu. Quand il se tut, Anacho s’éclaircit la gorge.

— Je ne mets pas ta sincérité en doute mais, pour reprendre tes propres affirmations, l’histoire de la Terre est courte comparée à celle de Tschaï. Il est évident que, dans un passé reculé, les Dirdir ont visité la Terre et y ont laissé une colonie d’Hommes-Dirdir dont tous les Terriens sont les descendants.

— Je t’aurais prouvé le contraire si notre aventure avait été couronnée de succès et si nous, nous nous étions posés sur la Terre.

Anacho tisonna le feu avec une branche.

— C’est intéressant… Évidemment, jamais les Dirdir n’accepteraient de vendre ou de céder un astronef et il n’est pas question d’en voler un comme nous avons volé celui des Wankh. Pourtant, on peut se procurer aux Chantiers Astronautiques du grand Sivishe à peu près n’importe quelle pièce d’équipement, ouvertement ou de manière plus discrète. Il suffit d’avoir des sequins. En quantité considérable, il est vrai.

— Combien ? demanda Reith.

— Cent mille sequins feraient des miracles.

— Je n’en doute pas. L’ennui, c’est que, pour l’instant, je n’en ai pas la centième partie.

Zarfo lui lança ses cinq mille sequins.

— Tenez ! Cela m’est aussi pénible que si l’on m’arrachait un œil mais considérez que ma prime constitue le départ de la cagnotte !

Reith lui rendit son argent.

— Pour l’heure, tes sequins ne rendraient qu’un son creux !

Treize jours plus tard, le groupe, ayant franchi en sens inverse la chaîne des Infnets, regagna Blalag où il fréta un chariot à moteur qui les reconduisit à Smargash.

Trois jours durant, Reith, Anacho et Traz passèrent leur temps à manger, à dormir et à regarder les jeunes danser. Le soir du troisième jour, Zarfo les rejoignit dans la taverne.

— Tout a l’air de baigner dans l’huile ! Connaissez-vous les nouvelles ?

— Quelles nouvelles ?

— En premier lieu, j’ai fait l’acquisition d’une ravissante propriété sur un méandre de la rivière Whisfer. Il y a cinq superbes pourpriers, trois psillas et un asponistra, sans parler des platiers. C’est là que je finirai mes jours – à condition que tu ne m’entraînes pas dans une nouvelle expédition insensée avec ta langue bien pendue ! En second lieu, deux techniciens d’Ao Hidis sont arrivés ce matin à Smargash. Les choses bougent ! Les Hommes-Wankh quittent la forteresse. Ils ont été chassés et ils vivent maintenant dans des cabanes avec les Noirs et les Pourpres. Il semble que les Wankh ne tolèrent plus leur présence.

Reith pouffa.

— À Dadiche, nous avons trouvé une race étrangère qui exploitait les hommes. À Ao Hidis, c’étaient des hommes qui exploitaient une race étrangère. Désormais, tout a changé. Anacho, es-tu disposé à renoncer à ta philosophie avilissante et à devenir un homme de bon sens ?

— Les mots ne m’intéressent pas. Je veux des preuves. Emmène-moi sur la Terre.

— Il est difficile d’y aller à pied.

— Il y a aux Chantiers Astronautiques du Grand Sivishe une douzaine d’astronefs qu’il suffit d’acheter et d’assembler.

— Oui, mais où trouverons-nous les sequins nécessaires ?

— Je ne sais pas, répondit Anacho.

— Moi non plus, soupira Traz.

 

 

 

FIN DU TOME II



[1] Mot intraduisible désignant la qualité qu’un homme acquiert à un plus ou moins grand degré en fonction de la grâce de son évolution tout au long du « rond ». C’est un état d’équilibre fragile, presque impondérable, entre un individu et ses pairs, équilibre qu’une ombre de honte, d’humiliation, d’embarras suffit à rompre sur-le-champ.

Le Wankh
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